La censure des animes au Japon (car oui, ça existe)

La censure des animes au Japon (car oui, ça existe)

La semaine dernière (au moment où j’écris cet article), on a parlé de la censure des animes en France. Un phénomène prospérant des années 1960 à 2000. Avant que le Japon ne limite fortement son influence, jusqu’à devenir anecdotique. Mais avant ce changement de politique, les organismes de régulation des médias ne se gênaient pour interdire ce qui ne plaisant pas aux parents. Synonyme de baisse d’audimat et donc de revenu.

Sang, nudité, comportements inappropriés. On pourrait croire que la France est du genre tatillonne sur ces sujets. Tandis qu’au Japon (tel qu’on le voit en France), tout semble permis. Déjà rien qu’avec le sang qui coule à flots et la nudité à peine dissimulé. Ce qui ne nous manque pas de nous faire regarder ces œuvres. Quand bien même on hurle au scandale contre ça de temps en temps. (Alors qu’au fond, on est les premiers demandeurs). A croire que les japonais sont totalement laxistes concernant ces éléments.

Ce qui tranche avec leur société, assez rigide et dans la retenue. Pourtant, on peut y trouver des ecchis qui flirtent avec le porno, de la pédopornographie, des tentacules. Bref, vous les connaissez si vous êtes déjà allé sur Fakku. Du coup, cette schizophrénie nous apparaît comme dérangeante. Tant dans notre société, on n’imagine pas un instant ce genre d’œuvres être diffusés. Puisque nous suivons la logique de « ne pas faire en fiction ce qui est mal dans la réalité ». Même si cela n’empêche les comportements douteux, ça a tendance à les estomper.

Par conséquent, on peut se demander pourquoi ce qui ne paraît inacceptable soit limite la norme dans le pays qui nous intéresse. Quelles sont les organismes de régulation des médias nippons ? Quels sont les thèmes censurés et comment le sont-ils ? En gros, comment marche la censure au Japon ?   

Le fonctionnement de la censure au Japon

L’article 175 du code pénal

 

Comme en France, il existe une législation autour de la régulation des médias. Au Japon, il s’agit de l’Article 175 du Code Pénal, établi en 1907. Ce paragraphe définit l’obscénité et les sanctions de la manière suivante :

« Toute personne vendant, distribuant publiquement des textes, images ou tout autre matériel obscène sera punie de deux ans de prison maximum et d’une amende maximale de 2,5 millions de yens (environ 20 000 euros) » — Article 175 du Code Pénal

Et vous aurez compris le problème de cet article. La notion au cœur de l’article, l’obscénité, n’est même pas définie. Est-ce qu’il s’agit de contenu ultra violent, sexuel, immoral ? Personne ne le sait vraiment. 

Car au Japon, les acteurs de la régulation des médias, ce n’est pas un comité comme le CSA en France. Mais … les policiers. Un rôle qu’il leur a été accordé depuis la Seconde Guerre Mondiale après que le Code de la Presse fut adopté. Les forces de l’ordre possèdent depuis un droit de regard sur les œuvres, ainsi que celui de les retirer au besoin. Les cas où ils sont intervenus restent rares mais spectaculaires. Par exemple dans les années 1970, la police a fait un raid dans des studios de cinéma pour confisquer les copies des films pornos. Ou encore dans des cinémas, pour en interdire des films jugés choquants. Voire même aux domiciles des artistes.

 L’Empire des sens (Ai no Corrida), un des premiers films interdit de diffusion par la police 

Du coup, en ne voyant que la définition de l’article 175, on aurait pu se dire que les auteurs auraient profité du flou autour pour tout se permettre. Et bien en réalité, ce manque de clarté ne les arrange pas. Vu que rien n’est clairement défini comme obscène, les auteurs se doivent de réfléchir aux scènes choquantes qu’ils peuvent proposer. Ce qui fait la plupart s’autocensurent pour éviter d’avoir une visite de la police.

Par conséquent, l’Article 175 n’agit pas vraiment comme un texte de censure. Enfin si, mais il n’est que peu appliqué de manière rigoureuse. Il suffit de voir les montagnes de hentais aux fétichismes douteux. Ou encore les œuvres dérangeantes à plusieurs niveaux pour s’en rendre compte. En revanche, le texte (et les sanctions surtout) sont assez dissuasifs pour limiter la diffusion de contenu obscène. 

Des organisations non-gouvernementales en guise de régulation

 

Pour palier à ce flou et le manque d’action de la police, plusieurs associations ont vu le jour. Dans la société civile d’abord, aux noms très fins comme Société de la Protection de l’Enfance (Kodomo o Mamoru Kai) ou Bannir les livres dangereux (Akusho Tsuiho). Des équivalents de Familles de France au Japon, avec le même pouvoir d’affluence. C’est-à-dire pas grand-chose.

Mais aussi dans les médias. Par exemple, l’Eirin est une organisation à but non lucratif chargé de contrôler les films avant leur sortie en salle. Autant nippon qu’étranger. En soi, à cause de son staut, l’Eirin n’a pas le pouvoir d’interdire la diffusion des films qui ne leur conviennent pas. En revanche, les propriétaires de cinéma refusent de diffuser les films sans l’avis de l’Eirin en amont. Histoire d’éviter la police.

Le logo de l’Eirin

Dans le cas des animes, l’association qui nous intéresse, c’est la BPO. Pour Broadcasting Ethics & Program Improvement Organization. Mis en place par le NHK (la chaîne de télé publique au Japon), il est composé de plusieurs groupes de personnes,  qui se chargent de la surveillance des programmes et des mesures à prendre si besoin.

Tout comme l’Eirin, la BPO n’a aucun pouvoir légal. Il ne s’agit qu’un organisme de conseil. Cependant, les comptes-rendus des réunions de la BPO sont publics. Et comme c’est une initiative de la part du gouvernement, désobéir serait pris comme un acte de défiance.

Même s’il est impossible de savoir quelles sont les règles exactes sur la régulation des animes. Il est fort probable qu’elles viennent de la BPO ou encore d’un consortium entre les acteurs de l’industrie. Qui sont au final mis d’accord sur les règles suivantes.

Les thèmes fréquemment censurés

La nudité

 

 En premier lieu, tout ce qui concerne la sexualité. Mais contrairement à la France, où c’est plus une question de tradition. Avec l’Eglise catholique, la tentation et vous connaissez la suite. Au Japon, il s’agit d’une raison bien différente. Car dans la religion shintoïste (majoritaire au Japon), une sexualité épanouie n’est pas bannie. Et est même vivement encouragée.

Oui mais pas n’importe comment. Parce qu’au Japon, le bien-être de la jeunesse est inscrit dans la Constitution même (les articles 12 et 13). Il est donc important de donner d’obtenir un équilibre entre en dévoiler un peu mais pas trop. Ainsi, les diffuseurs nippons s’accordent sur le fait de ne jamais montrer entièrement les poitrines de personnages. Certes, on nous en montre beaucoup, à tel point que c’est limite du foutage de gueule. Mais à chaque fois, soit des éléments cachent (très discrètement) cette partie du corps. Comme de la vapeur ou des rayons de lumières. Soit les auteurs retirent les tétons, pour éviter qu’on reconnaisse cette partie du corps. Comme si on allait pas dire deviner, duh !

[…] ” des éléments cachent “très discrètement” cette partie du corps ” […]  (Motto To Love Ru, Yabuki Kentaro/Hasemi Saki, 2010)

Notez qu’il arrive que les seins soient visibles. Mais dans ce cas, il s’agit d’un contrat avec certaines chaînes de TV. Elles peuvent diffusées ces versions non-censurées en échange de restrictions supplémentaires.

Si pour la poitrine (ou toute autre partie du corps féminin), nous pouvons en voir un peu. Les parties génitales sont interdites de représentation. Et ce quelque soit le média (anime, drama, manga, film). Une interprétation de loi par les diffuseurs qui obligent les auteurs à ruser. En floutant les parties intimes pour les moins inspirés. Ou en remplaçant le phallus par un autre élément. Comme des tentacules, à tout hasard. 

La violence

 

Autre sujet polémique, la violence. Autre chose qui n’est qu’assez peu retiré tellement c’est devenu une norme. Pratiquement tous les animes en contiennent, ce qui rend le retrait impossible. Et encore plus quand les comités de productions mettent la pression. Comme pour la nudité, la violence soft reste diffusée. Et par soft, j’entends les coups et les blessures minimes.

Par contre, pour les blessures plus extrêmes, le débat est plus animé. Si certains animes prennent le choix du hors-champ, d’autres laissent la scène en entier avec le sang qui va avec. Avec un impératif : ne pas montrer la plaie. Sous peine de prendre une violente restriction d’âge. Ou bien se faire larguer dans une diffusion à 2 h du matin.

Toujours plus de discrétion … (Terra Formars, Sasuga Yu/Tachibana Kenichi, 2014)

Vous l’aurez sûrement compris, les thèmes qui posent problème au Japon SONT LES MEMES QU’EN France. Mais contrairement à nous, le niveau restrictif de la censure est moins élevé. Beaucoup de violence et de nudité restent. En revanche, cela ne signifie pas que les japonais ne touchent à rien. Bien au contraire, mais avec subtilité.

Une censure plus laxiste car non symbolique

Un paradoxe juridique

 

On en arrive à la fameuse question :  pourquoi les japonais semblent être aussi laxiste avec la censure ? Car nous pouvons résumer ce que l’on vient de voir en cette phrase.

Tant que l’on ne montre pas de parties génitales, tout est autorisé.

La réponse pourrait être toute simple. Comme dit auparavant, aucune définition exacte de l’obscénité n’existe dans le code pénal japonais. Par conséquent, les autorités auraient tendance à interdire les cas extrêmes. Mais dans ce cas, comment expliquer les milliers de doujins aux fantasmes plus que douteux ? Eh bien, parce qu’il existe un autre texte, qui annule le pouvoir de l’article 175. Et c’est celui-ci : 

« Est garantie la liberté d’assemblée et d’association, de parole, de presse et de toute autre forme d’expression. Il n’existe ni censure, ni violation du secret des moyens de communication. » — Article 21 de la Constitution de 1948

Oui, vous avez bien lu. Techniquement, la censure au Japon, ça n’existe pas. Tout comme en France, la constitution nippone garantit la liberté d’expression de ses citoyens. En revanche, la France définit des limites à cette liberté, au l’inverse du Japon. Ce qui fait que tout est possible au niveau des œuvres. Pour notre plus grand malheur bonheur. De plus, cette contradiction entre l’article 175 et l’article 21 pose des problèmes juridiques. Car les deux partis en conflit clament le texte que les arrangent.

Couverture de Misshitsu de Beauty Hair (aka Suwa Yuji) paru en 2002

Le cas de Misshitsu

 

 Le cas le plus notable de ce bordel, c’est le manga Misshitsu de Suwa Yuji sorti en 2002. Ce manga hentai possédait des scènes obscènes (à mon sens, pas plus que les autres hentais). Comme du viol ou du BDSM (mouais, on a vu pire). Ce qui a entraîné la comparution de Suwa devant le tribunal de Tokyo pour violation de l’article 175. L’auteur a plaidé coupable pour ne prendre que 500.000 yens d’amende.

Mais pour contester la décision du tribunal, Kishi Motonori (l’éditeur de Suwa) plaida la violation de liberté d’expression à la Cour Suprême. Car la Constitution interdit la censure dont fait partie l’article 175. Au final, la Cour tripla l’amende de Suwa et ses mangas fut interdits à la vente.

Même si la Cour a donné raison à son propre système, cet exemple montre la confusion que ces deux textes provoquent. Car on peut dire ce qu’on veut … mais pas trop. Etrange, tout ça.

CONCLUSION

 

 J’enfonce des portes ouvertes, mais le Japon possède une culture bien différente de la nôtre. Avec sa culture ancestrale, ces émissions TV d’un autre monde et ses animes qui nous intéresse. Contrairement en Occident, les dessins animés s’adressent à un large public. Ce qui explique que certains versent dans le gore et la nudité outrancière. Choquant les petit occidentaux (sauf ceux qui sont fans de ça (nous, quoi)).

Pourtant, qu’est-ce qui se passe quand un anime va trop loin ? Comme en France, il existe une réglementation des médias. Via l’article 175, les œuvres diffusées ne doivent pas être obscènes. Une mention floue qui n’arrange personne. Autant pour les artistes que pour les magistrats. Par conséquent, cette régulation ne possède qu’un effet dissuasif. Qui pousse les auteurs à s’auto-censurer pour rentrer dans les supposés clous.

De plus, le contrôle des médias n’est pas géré par l’Etat. Mais par des organisations indépendantes, possédant leurs propres critères de classification. Des critères qui semblent assez indulgents, tant on voit la violence ou la nudité (voire le sexe) débordante de certains animes.

Car outre les différences culturelles, la censure des médias japonais se heurte à la liberté d’expression. Une notion constitutionnelle qu’aucune loi ne peut outrepasser. Dans la théorie, du moins. Car encore une fois, cela dépend des cas de figure. Pour mettre de l’ordre, les japonais ont le choix entre lâcher du lest ou bien serrer les chaînes. Et c’est le premier choix qui a été privilégié.

La foule impressionnante du Comiket

Parce que le marché otaku pèse lourd, très lourd. Et il le doit en grande partie aux doujins érotiques que les fans s’échangent. Les restreindre aurait pour effet de faire baisser les ventes. Un doujin issu d’un anime, ça en fait indirectement sa promotion. Et en plus, l’industrie se mettrait à dos ses fans. Chose qu’elle souhaite éviter à tout prix.

Du moins, si elle appliquait la censure telle qu’on la connait en Occident. Car au Japon, les animes censurés, c’est courant. Par contre, il est aussi courant que cette censure tombe dans les versions Blu-Ray. Ce qui en fait un argument de vente. A la télévision, les spectateurs voient presque tout. Alors que les acheteurs ont accès à toutes les scènes. Un moyen détourné d’utiliser la censure pour faire plus d’argent sans froisser les fans ? Un coup de génie de la part des japonais, définitivement à part.  

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