Combien d’argent génère l’industrie de l’anime ?

L'industrie des animes
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Avec la Japan Expo et l’Anime Expo qui se sont achevés début juillet, on se rend compte que la japanime a toujours la côte. Que cela soit en France ou aux Etats-Unis. Ce qui est un sacré tour de force venant de la part d’un média à peine vieux d’un siècle.

Au cours de ses 101 ans d’existence, l’animation nippone a connu une ascension fulgurante. Grâce à Osamu Tezuka, le marché de l’anime est né (conjointement avec celui du manga) avec Astroboy notamment. A l’étranger, il faudra attendre les premiers films de Ghibli pour que l’anime de fassent un nom en dehors de l’archipel. Enfin, c’est grâce à Internet que les animes se sont massivement diffusés pour avoir le succès que l’on connaît aujourd’hui.

C’est d’ailleurs grâce à Internet que la majorité d’entre nous ont découvert les animes. L’offre à l’époque restait assez pauvre : seuls les gros shônens à succès arrivaient à avoir une place à la télévision. Pour des genres moins populaires, il fallait se tourner vers les sites de fansubs, véritables bibliothèques regorgeant des animes confidentiels. Découvrir les animes ont totalement changé notre perception de l’animation. Plus violent, plus mature, plus underground. Ces “mangas” étaient à des années lumière de la référence occidentale qu’est Disney, considéré comme trop enfantin. Sa diversité de thèmes et de public visé (des enfants jusqu’aux adultes) a fait (et font toujours) le charme de ces séries en France. 

Malgré ce succès apparent, nombre de voix s’élèvent, affirmant que cette industrie décline. Et parmi elles, on y retrouve Hideaki Anno, déclarant en 2014, que l’industrie allait s’effondrer1. Cela reste très pessimiste, mais certaines actualités marquantes appuient ces dires. On pense à la fermeture du studio Manglobe, responsable de Samurai Champloo. Ses dettes étant été estimées à 350 millions de yens (2.7 millions d’euros) en 20152. Un véritable séisme dans la communauté des fans, qui découvraient avec effroi comment fonctionne la machine.

Alors, qu’en est-il réellement ? Combien rapporte le média ? Quelles sont les sources de revenus ? Pourquoi  autant de pessimisme ? En gros, comment se porte l’industrie de l’anime japonaise ?

Combien rapporte l’industrie de l’anime ?

 

Pour pouvoir à cette question, l’Association of Japanese Animator (AJA) publie en ligne un rapport annuel sur les recettes de l’industrie3. Ce document, établi avec des chercheurs et des journalistes, analyse les données fournies par les distributeurs et les studios. Le résumé est disponible en téléchargement libre : les chiffres qui seront cités dans cette article proviendront du rapport couvrant l’année 2017.

Donc, combien de recettes dégagent l’industrie ? En 2016, l’industrie a dépassé la barre symbolique des 2 TRILLIONS de yens de recettes. Soit environ 15 milliards d’euros, un chiffre en constante hausse depuis 2012. En effet, le chiffre d’affaires a augmenté de 36 % en 5 ans. Ce qui témoigne de l’exponentielle croissance de l’industrie. Le rapport parlant même de 4ème boum de l’animation.

(désolé par avance de la qualité des caps)

Pourquoi une croissance aussi phénoménale ?

 

La majorité des revenus proviennent de l’étranger. Soit, selon la définition du rapport, les recettes publicitaires des diffusions TV, des dépenses dans le marché de la VOD et d’entrées des films. S’en suit le merchandising puis … le pachinko. Et oui, cela rapporte beaucoup grâce aux joueurs qui dépensent des milliers de yens dans ces machines.

Le marché chinois

 

Si l’argent venant de l’étranger surpasse les autres, c’est grâce à la couverture médiatique étrangère. Le temps où les animes étaient réservés aux reclus est bien révolu. Désormais, ils sont devenus mainstream et leur public croît d’année en année partout dans le monde. Un marché n’a d’ailleurs pas tardé à se mettre en place avec toujours de licences. En 2016, le rapport recense 6631 contrats signés dans 221 pays différents. Avec en première position, les pays proches de l’archipel : la Chine, la Corée du Sud et Taiwan, cumulant à eux trois, 883 contrats. La France, leader en Europe, n’arrive qu’en 7ème position au niveau mondial. Le marché asiatique a beaucoup grandi grâce à l’apaisement des tensions politiques.

Jusqu’en 2015, les films d’animation japonais étaient interdit dans l’Empire du Milieu. Cependant, depuis sa levée, la japanime s’est implantée très vite grâce aux investissements massifs des plateformes de diffusions chinoises. Grâce à ces retombées économiques engendrées, ces dernières s’investissent de plus en plus dans certains comités de production. On assiste même à l’apparition d’animes chinois. Quan Zhi Gao Shou ou Hitori no Shita, par exemple, sont financés par Tencent.

Netflix entre dans la danse

 

Si le marché chinois a été l’un des leviers économiques de l’industrie, il n’est pas le seul. Dans ce manège d’investisseurs, un très gros client y a fait son entrée : Netflix. Le service de VOD américain voulant investir 8 MILLIARDS de dollars dans la production d’animes4. Son influence se manifeste de plus en plus grâce aux animes dont il a participé en tant que collaborateur et à leur succès. On pense notamment aux deux bombes de ce début d’année, à savoir Devilman Crybaby et Violet Evergarden. Cependant, ils sont bien seuls, parmi les films live, bien plus mis en avant.

Autre service qui investit dans l’anime, Crunchyroll5. Le numéro un du streaming en Amérique, via une coentreprise avec Sumitomo Corporation, finance également des animes. Au coeur même des comités de production, où ils apportent leur expertise des marchés étrangers. Un marché que les productions ne peuvent plus ignorer. A l’heure où j’écris ces lignes, un vingtaine d’animes naissaient de ce système. Dont les très populaires Kemono Friends, Citrus, Yuru Camp et Yorimoi.

Pour citer les autres distributeurs, Hulu a lui aussi été impliqué dans Soutaisekai ou Enshen to Maho no Tablet. Autre compagnie, japonaise cette fois-ci, Abema lance à son service de streaming similaire à Netflix : Abema TV. On y retrouve des animes (bien sûr) mais aussi des émissions plus classiques, comme des dramas ou des émissions de variété. Tout comme Netflix, la chaîne produit quelques-unes de leurs émissions. A l’instar de la majorité des distributeurs, Abema TV est totalement gratuit. Ce qui contribue à sa popularité grandissante. Mais aussi à la méfiance des autres concurrents, voyant un danger pour le modèle à abonnement payant.

Les gacha games en force

 

Enfin, les gacha game à licence demeurent toujours aussi lucratives. Selon un sondage effectué par la société Smartprise6, les 6 jeux les plus joués viennent d’un animes ou ont eu une adaptation par la suite. A savoir :

  • Grandblue Fantasy (adapté en anime en 2017)
  • Love Live School Idol Festival (issus des deux animes de 2013 et 2014)
  • Monster Strike (5 saisons au compteur)
  • The Idolm@ster Cinderella Girls Starlight Stage (qui a donné un anime en 2015)
  • Puzzle and Dragons (un anime en 2018)
  • Fate/Grand Order (inspiré de l’univers étendu de Fate)

Que le jeu ou l’anime soit le matériau de base pour l’autre, les deux rencontrent des énormes succès. Et pas besoin de réfléchir bien loin pourquoi : c’est une situation gagnante pour tout le monde. D’un côté, l’anime profite de la fanbase pour s’assurer un public. Et de l’autre, le jeu utilise l’anime pour se promouvoir, gagnant ainsi de nouveaux fans. 

Alors pourquoi de plus en plus de voix s’élèvent affirmant que l’industrie vit ses dernières heures ?

 

 

Bien que l’industrie grandisse d’année en année, son fonctionnement n’a que très peu changé depuis l’époque d’Osamu Tezuka. Pour qu’un anime soient créé, un comité de production se forme. Ce groupe d’entreprise va investir pour la création de l’anime. A la fin de la diffusion, les revenus sont partagés entre ces derniers. (Pour comprendre tout le système, allez voir mon article «Pourquoi faire des animes et qui les font ?»).

L’ennui de ce système, c’est que les revenus ne sont pas partagés de manière équitable. De manière générale, les studios d’animation, ceux qui produisent les épisodes, ne touchent qu’une petite partie des revenus. La preuve en citant le rapport. En 2016, les revenus des studios s’élevaient à 230 milliards de yens (soit 1.75 milliard d’euros). On est très loin des 15 milliards que touche l’industrie.

Votre réaction

Où est passé l’argent ? 

 

Pour comprendre cette répartition inégalitaire, il suffit de répondre à cette question :

« POURQUOI LES ANIMES EXISTENT ? »

Pour la plupart des cas, les animes sont créés à des fins promotionnelles. Pour faire vendre le matériau de base, donc. Et c’est un très bon moyen publicitaire, car il permet de distinguer l’œuvre adaptée de la masse. Produire un anime nécessite des moyens humains et financiers. Par ce biais, on en déduit que l’œuvre doit avoir un certain potentiel économique et qualitatif pour que ces moyens soient mis en œuvre. Spoiler : c’est pas toujours le cas.

Par conséquent, les détenteurs de licences (éditeurs pour la majorité) sont ceux qui forment et dirigent les comités. Ils se retrouvent avec la plus grosse part du gâteau. A l’inverse, les studios n’ont que très peu de pouvoir décisionnel. Leurs bénéfices se réduisent donc aux miettes qui restent.

Le fonctionnement d’un studio classique se retrouve alors impacté. Pour pouvoir limiter les coûts au minimum, les animateurs sont rarement des salariés à temps plein. La plupart sont des auto-entrepreneurs à leur compte. Ce qui change tout niveau rémunération.

Peu importe sa quantité de travail, un employé touchera un salaire fixe, comprenant des charges patronales. Alors qu’un freelance ne sera rémunéré qu’au nombre de dessins produits, soit 80 centimes l’unité. Une situation beaucoup plus avantageuse pour le studio. Pour pouvoir vivre de l’animation, les animateurs doivent donc charbonner pour payer le coût de la vie tokyoïte, l’un des plus élevés du monde. Mais ce n’est pas le travail qui manque. Puisque le nombre d’animateur est en baisse constante, du fait de son manque d’attractivité. Travailler dans l’industrie est vu comme un métier de miséreux : en témoigne les 800 euros de salaire moyen7.

“L’épisode sort demain et les dessins sont toujours pas arrivés”

Les animateurs restants se retrouve avec toujours de travail, tandis que le nombre de bras diminuent. Ce qui en résulte une baisse de qualité car les animateurs de talent deviennent rares et très occupé. A la place, des freelances peu expérimentés voire des amateurs fournissent les dessins, tant bien que mal. Pour alléger leur quantité de travail, les “petites” tâches ont fini par être délocalisées dans des pays comme la Corée ou le Vietnam. Faisant perdre le labal Made in Japan à l’étranger.

Alors quel est l’état de santé de l’industrie ?

 

Bien que l’animation japonaise soit de plus en plus populaire, elle présente une double facette paradoxale. Dans la partie visible de l’iceberg, nous avons une industrie qui en constante croissance. Que cela soit en quantité d’animes produits, de public ou de moyens investis.

Même si le public se globalise, la Chine est le plus porteur pour l’industrie. Grâce à la levée de l’embargo, la japanimation a pu déferler et rencontre un vif succès. A tel point que les productions nippones commencent à recevoir des financements de compagnies chinoises. Mais aussi de compagnies étrangères, avec Netflix et Crunchyroll en tête.

De plus, l’industrie profite d’autres médias culturels pour s’exporter. On peut penser aux films d’animation commencent à revenir sur le devant de la scène, notamment grâce au carton qu’a été Your Name. Mais aussi aux jeux vidéo adaptés de licences, déjà ultra lucratives. Comme Fate/Grand Order et Dokkan Battle brassant encore plus d’argent avec leurs diverses localisations.

Cependant, le système ne profite qu’à une partie de l’industrie et pas la base. Car cette hausse phénoménale des revenus provient de l’étranger. Ce qui profite à l’industrie DANS SON ENSEMBLE. C’est-à-dire ceux que la produisent, la distribuent ou qui font du commerce autour. Mais, si on se penche sur les revenus des studios, on peut voir qu’il ne représente qu’une partie du revenu total. La faute à un système qui a historiquement privilégié des prix très compétitifs pour vendre. Face à la demande en hausse, les animateurs se retrouvent en sous-nombre. Et le milieu peine à remettre du sang neuf, tant la crise des vocations est profonde.

A terme, l’industrie se verra contrainte de décentraliser une grande partie de son processus. Phénomène dont l’animation japonaise faisait figure d’exception dans le monde. Mais aujourd’hui, il est désormais devenu courant de voir des noms coréens voire vietnamiens dans les endings. Faisant se demander si les animes vont perdre ce charme si particulier et si apprécié.

Malgré ces difficultés, des voies alternatives existent. A commencer par les co-productions avec les compagnies précédemment citées. Mais aussi le financement participatif, utilisé que par les indépendants aujourd’hui. Ces nouvelles méthodes de rémunération permettent d’aider les animateurs. Pour lancer leurs projets ou améliorer leurs conditions de vie. Parce quitte à ce que nous financions l’industrie, autant le faire jusqu’au bout. En aidant ceux qui la font naître.

Sources

1. Anime News Network : “Hideaki Anno Voices His Concerns About the Anime Industry

2. Anime News Network : “Manglobe Anime Studio Files for Bankruptcy”

3. Association of Japanese Animations (AJA) : “Anime Industry Data”

4. The Verge : “https://www.theverge.com/2017/10/16/16486436/netflix-original-content-8-billion-dollars-anime-films”

5. Crunchyroll : Les coproductions Crunchyroll de 2017″

6. Soranews : Japanese smartphone users rank the 10 mobile phone games they play the most”

7. Anime News Network : “Study: Animators Earned US$28,000 on Average in Japan in 2013”

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Database d'anime, de seiyuu et d'opening sous forme humaine. Joueur de LLSIF à ses heures perdues. Trouvable sur Twitter (@RequiemForFemto) et MAL (xxxPhantom).

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