Peut-on se revendiquer otaku en France?

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Female otaku

Female otaku

Quand on parle d’animes ou de manga, on utilise beaucoup de termes japonais. En plus des deux termes précédents, d’autres se rajoutent comme tsundere, ecchi ou encore otaku. On remarque pas mal de gens (dont vous peut-être) qui se désigne par ce mot, qui désigne un passionné de cette sous-culture, du moins en France. Cependant, d’autres sont pour le bannissement de ce mot.

Mec random : « C’est quoi, un « otaku ? »

A la base, Otaku est une expression composée du préfixe honorifique « O » (お)  et de « Taku » (宅), qui signifie la maison. Il s’agit donc d’une manière de s’adresser poliment à son interlocuteur. Une forme de vouvoiement impersonnel et assez distant.

En 1983, l’essayiste Akio Nakamori réutilise cette expression pour en faire un néologisme : otaku (おたく). Dans la définition qu’il propose, les otakus sont des personnes qui consacrent énormément de temps dans une activité d’intérieur. Le nom vient donc de la manière dont chacun d’entre eux s’adresse aux autres sur Internet. C’est donc un terme assez générique qui regroupe des domaines divers comme les jeux vidéo, les trains ou l’armée.

Akiba military otaku

Des otakus qui prennent la pose en militaires

« Ben, si le terme est aussi général, il doit être très utilisé au Japon alors ? »

Ce n’est une surprise pour personne, la société japonaise a toujours prôné le respect des règles et l’honneur. Ne pas suivre le mouvement est un signe d’affront envers celle-ci. Sans compter que c’est une forme d’irrespect envers les aïeux qui ont travaillé d’arrache-pied toute leur vie. Pour les honorer, travailler pour une condition de vie meilleure est le minimum à atteindre pour tout japonais qui se respecte. Ce qui passe par la compétition impitoyable à l’école et au travail. A la fin, le stress et les angoisses poussent les jeunes à se réfugier dans cette sous-culture.

Ils peuvent alors s’y plonger pour oublier les soucis. Mais à force de s’y plaire, ils peuvent tout rejeter de leur vie réelle. En effet, ces otakus retrouvent un semblant de confiance en eux en s’intégrant à cette communauté. Cependant, privilégier une passion plutôt que les devoirs est mal vu (et pas qu’au Japon).

En ce sens, on pourrait dire que l’otaku était une sorte de rebelle silencieux. Un rebelle qui décide de se couper des autres pour assouvir ses désirs propres. Ce qui est symptomatique de la nouvelle génération nippone, qui ne se contentait plus de suivre le mouvement comme des moutons, mais d’analyser et remettre en question ce qu’ils font. Mais c’est en 1989 que leur perception a profondément changé et pas en bien. Tsutomu Miyazaki est mise en examen pour avoir tué, violé et mangé des fillettes dans la région de Saitama. Lors de la perquisition, la police saisit des centaines de cassettes d’animes, de porno et de films d’horreur. Et malgré le fait qu’il fût reconnu schizophrène, être appelé otaku revenait à être considéré comme un malade mental.

Tsutomu Miyazaki avant son jugement et son incarcération

« Oui, mais ça c’était dans les années 90. Ça a dû changer avec le temps, n’est-ce pas ? »

Effectivement, le terme otaku a beaucoup perdu de sa valeur péjorative. Les séries mettant en scène des otakus ont permis de lisser leur image. L’exemple le plus connu étant Densha Otoko. Dans ce drama, on suit l’aventure d’un otaku qui sauve une jolie jeune femme, qui souhaite le recontacter. Ne sachant pas comment se comporter avec les filles, il se tourne vers un forum pour obtenir des conseils. L’otaku n’est plus représenté comme quelqu’un de solitaire et renfermé. Mais comme quelqu’un de gentil, timide et faisant des efforts. Le succès de la série a été un pas déterminant dans la vision de ce que la société appelle otaku. De plus en plus de séries mettent en avant des personnages otakus. Ils sont devenus les héros des séries qu’ils regardent, avec des genres particulièrement dédiés comme l’isekai. Ils n’étaient plus moqués mais considérés.

Densha otoko drama

Densha Otoko, l’une des premières séries « grand public » à casser l’image des otakus 

Aujourd’hui, l’image du gros garçon à lunettes et aux cheveux gras est une espèce en voie de disparition. Voire totalement selon Toshio Akada, surnommé « Le roi des Otakus » dans son livre, Otaku wa Sude ni Shindeiru (litt. Les otakus sont morts). Les otakus modernes se fondent plus dans la masse. Ils ont un look plus classique et s’intéressent à d’autres domaines en dehors de l’otakuluture. 

De plus, les otakus ont profité des retombées du phénomène Cool Japan. Cool Japan était une expression utilisée par le journaliste Douglas McGray décrivant le rayonnement culturel du Japon. Au fil du temps, il a fini par définir l’énorme popularité de la culture populaire japonaise dans le monde. Dès lors, des publics très divers se sont mis à regarder des animes, lire des mangas ou écouter des idols. Les compagnies se sont donc mises à chouchouter ces nouveaux publics en proposant des masses de produits. Sans compter qu’ils représentent aussi un gros marché à tel point qu’un quartier y est dédié (Akihabara). Même si leurs dépenses sont moins élevés qu’avant, ils restent capables de dépenser des montagnes dans leurs collections. La culture otaku était devenue cool et les otakus aussi. 

Hot Otaku

Yuya Uchida, vendeur dans un Animate à Osaka, qui a fait le buzz grâce à son physique

Cependant, quelques points négatifs subsistent. La principale étant la sexualité omniprésente, qui a fini par faire partie de l’ADN de la culture otaku. Quelle soit discret et très explicite, le fan service (sous-entendu sexuel) occupe une place dans chaque oeuvre. Les exemples les plus connus étant l’épisode de la plage et le coup de la fille en train de se changer. Pour ceux qui baignent depuis assez longtemps dans le milieu, ils ont finis par s’y accommoder, avec plus ou moins de plaisir. Mais pour tout ceux qui débarquent, elle déstabilise la plupart du temps et les spectateurs se demandent si c’est montrable à des publics plus jeunes. N’est-ce pas To-Love-Ru, shônen publié dans un magazine dont la moyenne d’êge des lecteurs et de 12 ans ?

La seconde étant l’image des otakus dans l’inconscient collectif, qui n’a pas tant changé que ça. Parce que si dans la fiction ils endossent le rôle du héros, ils restent campés sur les clichés habituels. A savoir des gens pas très sûrs d’eux, ni très motivés ni même très intéressants. Les spectateurs se retrouvent alors avec des personnages la plupart du temps plats et (très) énervants. Bien sûr, cela permet une identification dans le personnage. Mais ils s’attirent les foudres des spectateurs un peu plus « normaux ». Ce qui renforce leur mauvaise image. 

« Vu que c’est devenu positif de l’être, peut-on l’utiliser en France ? »

Concrètement, rien ne l’interdit. L’emprunt lexical s’effectue depuis des siècles et par toutes les langues. Sauf que ce n’est pas aussi simple. Parce qu’en France, on adore utiliser à notre sauce les termes étrangers. Déjà qu’on interprète mal les notions de shônen, seinen et shôjo. Chez nous, un otaku est un passionné de la culture populaire japonaise. Elle regroupe les mangas, les animes, les jeux vidéo et la musique (tous regroupés sous le nom de culture otaku ou otakulture). On constate que son sens français est plus ciblé que son parent japonais et qu’il a perdu sa connotation négative.

Pour l’instant, aucune théorie n’a été établie quant à l’origine de l’utilisation du mot otaku en France. Ce que je vais dire n’engage que moi mais deux théories se valent. La première serait que les français auraient imité les américains. Chez nos amis américains, le mot otaku a été popularisé par l’OAV de Takeshi Mori, Otaku no Video. Dans cette oeuvre, le personnage principal cherche à devenir le roi des otakus. Alors que les étrangers sont mal représentés, l’anime a connu un énorme succès outre-atlantique. Les otakus dans l’anime sont montrés ambitieux et revendiquent leurs passions sans honte ni reproches. Ce qui donna un côté fédérateur et communautariste très fort au terme outre-atlantique. Et avec Internet, ils ont repris le mot pour identifier les fans d’animes.

La seconde, plus probable, est que les fans se sont revendiqués « otakus » en voyant les personnages d’animes faire de même. Le terme a vraiment commencé à être popularisé dans les années 2000. A ce moment, les sites de diffusion gérés par les fans ont permis d’avoir un flux continu d’animes à disposition. Et sous-titrés en français, en plus. Du coup, les fans se sont dits qu’au Japon, un fan d’animes s’appelle un otaku. Et par imitation, ils ont réutilisé le terme pour désigner ceux qui appartiennent à cette communauté. 

Sauf que, comme vous l’avez lu plus haut, le terme otaku est né dans un contexte social et culturel bien précis. En l’occurrence (et sans me répéter), otaku est un néologisme qui décrit un phénomène de société. A savoir une génération de jeunes adultes dissidents, qui refusent de se plier à la fatalité face au système aliénant japonais. Ils sont alors vus comme des parias de la société.

Alors qu’en Occident, il ne désigne que les fans de la culture populaire japonaise. Ce qui est très loin de la définition japonaise (et originale du terme) et ce n’est pas une surprise. En effet, le mode de vie occidentale a toujours mis en avant l’individu et son épanouissement. Au contraire du modèle asiatique où la discipline est le principe divin. Conséquence : être un « otaku » a beaucoup moins de répercussions négatives. Hormis quelques moqueries des mauvaises langues, elle est devenue aujourd’hui une passion comme les autres. Et se dévouer pour une passion en Occident, ce n’est pas bien vu mais pas non plus une catastrophe. 

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Du kawaii lolita à la Japan Expo 2012

De plus, si le terme otaku est rentré dans le langage courant au Japon, il peine à trouver sa place en France. Si quelqu’un se revendique otaku, il y a peu de chance que quelqu’un sache de quoi il parle. Et pour cause : il est né dans les méandres des communautés d’internet. Il n’a jamais été médiatisé pour que les gens sachent ce que cela veut dire. Sauf ceux qui s’intéresse un peu à la culture japonaise, « otaku » est un mot inconnu.  

« Mais si on l’utilise entre nous, il ne devrait pas avoir de problème … »

Malheureusement, l’usage du terme otaku est très loin de faire l’unanimité au sein de la communauté. Une partie de celle-ci attribue au mot le sens occidental. A savoir être fan de ce qui touche de près ou de loin au Japon, avec une préférence pour le trio anime/manga/JV. Pour ces personnes qui ont connu les animes, s’identifier comme otaku permet de se retrouver parmi ceux qui partagent cette même passion. Ce qui est le même phénomène qui a conduit à la création de la notion d’otaku. Et vu que le terme n’a pas connu des péripéties comme au Japon, on peut l’utiliser sans problème. Le contexte étant différent, le sens du mot en est modifié.

Mais des voix s’élèvent contre l’utilisation du terme, en accusant ceux qui l’utilisent de faire de la désinformation. En effet, ils accusent les « otakus » de minimiser l’image négative de leurs « équivalents » japonais. Quand ce n’est pas pour l’oublier, entraînant la colère de ceux qui refusent d’être assimilés à cette image de sale pervers accros à filles en 2D. Mais à des vrais passionnés qui se respectent et qui veulent élever le débat autour de ces médias longtemps singés. Pour eux, le sens japonais prime sur son équivalent français parce que le mot est japonais donc on se fie au sens japonais CQFD. Mais ils ont bien du mal à se faire entendre car ils sont souvent pris pour des snobs et c’est vrai qu’ils n’ont pas souvent leur langue dans leur poche. En témoigne les reviews salés qu’ils sortent sur les animes ultra populaires. 

Ironiquement, alors que le mot « otaku » commence à être neutre dans l’esprit collectif au Japon, il est devenu un terme négatif en Occident dans la communauté. Du moins, pour les « vrais » passionnés : ceux qui ont plus de connaissances et de retenue que les autres dans le domaine qui nous intéresse. Si, pour un japonais, l’otaku est fainéant, dépensier et obsédé par leur passion. Pour les occidentaux, ce sont des personnes immatures qui possèdent des connaissances extrêmement limitées. Ce qui ne les empêche pas de sentir supérieur et de snober ceux qui ne serait pas des otakus, considéré comme un titre honorifique par ces derniers. Et pour y prétendre, il faut avoir tout connaître de la « culture japonaise » et l’adopter dans ta vie quotidienne.  

Exemple random de test pour prouver que t’es un vrai « otaku »

Et vu que ce type de fan est le plus vaste, cela nuit à l’image des animes, considérés à l’image de leur public : immatures et inintéressants. Bien évidemment, ce n’est pas (toujours) le cas mais cette association reste tenace. Pour lutter face à cela, les autres fans se sont clairement détachés du mouvement pour le critiquer. Soit par la manière douce, en expliquant aux « otakus » que ce n’est pas un motif de fierté de l’être. Soit la manière radicale en les traitant de weeaboos et de les inviter à se jeter du pont le plus proche. Les weeaboos sont des personnes qui veulent être japonaises. Mais à défaut de l’être, elles cherchent à les imiter en s’appropriant leur culture tout en reniant la leur. Les symptômes est les plus courants sont l’utilisation de japonais et le complexe de supériorité. Des caractéristiques qui se rapprochent des otakus français …

La panoplie du weeaboo

Et là est le problème : le manque de respect envers la culture japonaise. Le Japon est un pays qui possède une culture extrêmement vaste mais certaines parties ont beaucoup plus de succès, comme la cuisine ou les mangas. Ce qui est normal d’un côté : elles ont été beaucoup plus mises en avant et ont fini pour faire partie de notre quotidien. Mais réduire toute cette culture aux animes/mangas est très prétentieux et très con. Car considérer qu’une culture est supérieure à une autre sous prétexte qu’elle nous intéresse plus découle d’un avis biaisé. Dans les animes, la réalité est beaucoup romancée et lisse pour attirer le public. Et pourtant, les gens pensent à tort que la vie au Japon, c’est cool car ils n’y connaissent rien en dehors de ce qu’ils ont vu dans les animes. Du coup, ils se ridiculisent et l’image de la communauté aussi.

En découle une guerre quasi ouverte entre les deux parties. Dommage pour ceux qui voulaient une communauté unie. 

Au final, peut-on utiliser le terme otaku en France ?

Si le mot « otaku » fait autant débat, c’est que personne n’est d’accord sur sa définition et son utilisation. Déjà, doit-on utiliser la définition originelle d’Akio Nakamori, qui date des années 80 ? Ce serait l’option la plus logique. Mais l’image des personnes que le terme désigne ont tellement évolué en 30 ans. D’insulte synonyme de déchet social, il est devenu plus neutre. Même si le cliché de l’otaku gros moche reste dans l’inconscient collectif, beaucoup plus de personnes « normales » osent se revendiquer otaku. Surtout depuis que la culture otaku a explosé dans le monde entier. C’est à se demander si la définition de base est encore applicable de manière stricte aujourd’hui. 

Et c’est encore pire à l’étranger. Etant donné que le contexte culturel est différent, toute la connotation négative du terme s’est évaporée. Conséquence : les fans étrangers ont naturellement utilisé le terme pour s’identifier (parfois avoir une once de fierté). Bien que sa connotation péjorative soit connue de tous, beaucoup se revendiquent otaku mais au sens français, pas japonais. Ce qui suggère qu’il y a deux définitions presque totalement opposées pour un même mot. Ce qui rend l’ensemble très confus que l’on doit systématiquement expliquer face à une personne qui ne connaît pas le terme.

Sauf que pas mal d’autres fans refusent purement d’utiliser ce terme parce qu’il renvoie une image négative. Et pas seulement parce qu’au Japon c’est mal vu de l’être. Il possède également une dimension péjorative en Occident, où il désigne un fan écoplus d’animes/mangas. Deux camps alors s’opposent : les « otakus » et les « passionnés », qui s’ignorent royalement.

En clair, otaku est un terme qui divise plus qu’il unit. Ce qui est un peu con puisque c’est censé être son but. A savoir , réunir un groupe de personnes autour d’une passion. Et c’est principalement pour ça que je n’utilise pas ce terme. Mais aussi parce que la définition occidentale est officieuse et donc, changeable à souhait. Là où la japonaise est immuable et claire. Enfin, pour garder ma street crédibilité. Mais justement, est-ce que quelqu’un qui se considère otaku a-t-il moins de valeur que les autres ? Sous prétexte qu’il utilise un terme, tous ses avis deviennent pourris. Pas sûr, parce les otakus (qu’on prend pas mal de plaisir à moquer) restent des passionnés, comme tout le monde ici. Tant que les avis sont intéressants, pourquoi pas ne les pas écouter pour que tout le monde en profite ?

Sauf ça, faut pas déconner (même si c’est une blague)

Dirigeant et fier dictateur de Japan Vrac. La légende raconte qu'il était à l'origine simplement graphiste pour la page. Il aurait recruté la meilleure équipe qui soit pour dominer le Facebook game et empocher le plus de Facebook money.