Shonen, shojo : des termes qui n’avaient déjà aucun sens

Petite mise en contexte pour commencer l’article : imaginez que le nouveau tome de votre manga favori sort aujourd’hui. Tout content (ou contente), vous allez dans la libraire la plus proche de chez vous pour aller chercher votre précieux.

On a fini par ne plus y porter attention au fil des années, mais les rayons manga sont organisés d’une manière unique : shonens, shojos et seinen. Des termes qui sont entrés dans le jargon qu’on utilise tout le temps, tellement ils résument des concepts en un seul mot.

Mais comme beaucoup de mes compères l’ont déjà dit :

Ce sont des termes qui désignent des cibles démographiques et non des genres littéraires. À la base, ces mots servaient à mieux cerner les publics que les éditeurs veulent toucher. Les shonens désignent les jeunes garçons entre 10 et 15/16 ans, les shojos leur pendant féminin tandis que les seinens sont les jeunes adultes.

En fonction du public visé, les éditeurs vont adapter leur offre selon la cible. Quand on vous dit shonens, vous pensez aventure initiatique avec des amis pour les garçons. Les shojos, c’est de la romance bien niaise pour filles. Et les seinens, c’est pour les bonhommes avec du sang et du SAIXE. 

Dans l’inconscient collectif, ce sont les scénarios auxquels on pense quand quelqu’un évoque ces termes. Et c’est la réalité du marché : la majorité des mangas suivent ces schémas. Une réalité tellement ancrée que c’est devenu naturel.

Mais depuis quelques années, les mentalités changent. Les mangas pour garçons regroupent plus de comédies romantiques (Nisekoi, To Love Ru parmi d’autres). Tandis que les seinens ne se limitent pas à des œuvres nihilistes, mais aussi des séries plus légères comme K-ON. Et plus les années avancent, moins les genres établis possèdent un public restreint.

Aujourd’hui, on est d’accord que ce système n’a plus vraiment de sens. Beaucoup de filles lisent des mangas pour garçons. Ne me faites pas croire que Black Butler, Haikyuu et Kuroko no Basket sont principalement suivis par les garçons ou que ce ne sont que des filles qui regardent Precure et Aikatsu.

On pourrait croire que ce changement s’est opéré dans les années 2000 avec les mangas cités dessus. Mais en réalité, les fans n’ont pas attendu jusque-là pour aimer des œuvres destinés à l’autre sexe. Au Japon, les filles s’extasiaient déjà sur les héros de shônens et de même pour les garçons sur les personnages féminins.

Alors, comment les shônens ont fini par contenir une part non négligeable de filles ? Grâce à quoi les garçons se sont mis à vénérer des magical girls ? Plongeons sur cette évolution au-delà des sexes et du temps.

Shonen : du Comiket au shonen pour fille

Le Comiket et les doujins yaoi

 

Revenons à la magnifique époque des années 1980. À cette époque, les shônens les plus connus étaient Captain Tsubasa et Saint Seiya, deux mangas qui trustaient le classement de leur magazine de prépublication JUMP. Des valeureux héros qui font rêver les jeunes garçons… ainsi que les jeunes femmes.

Car dans le même temps, un petit événement commençait à prendre de l’ampleur : le Comiket. Investi surtout par le public féminin à ses débuts, l’événement possédait déjà sa réputation qu’on lui connaît. À savoir une convention dans laquelle les cercles amateurs vendaient leurs travaux qui s’inspirent de mangas existants. Parmi les doujinshis, deux genres étaient particulièrement populaires : le shojo et le yaoi.

Et devinez quels personnages s’éprennent dans de torrides relations ? Oui, ce sont les personnages issus des shonens. Selon l’historique de la convention, les grands mangas shonens rencontraient un grand succès chez la population féminine du Comiket. Ce qui montre leur intérêt pour les mangas shonen, alors que le public cible visé est tout l’inverse.

C’est beau l’amitié entre mecs

Mais les éditeurs ignoreront ce phénomène, car le Comiket restait un événement de niche. Internet n’existait pas et les groupes d’otakus se limitaient à une échelle locale : le groupe à l’université ou du quartier.

De plus, à cette époque, les héros possédaient l’image de petit garçon ou de jeunes adolescents idiots et déterminés. Ce qui est loin d’être bizarre : cela permet aux lecteurs de s’identifier à leurs héros. Comme cette figure était à des années-lumière de la féminité, c’était très difficile de s’imaginer des femmes être des fans de ce genre d’œuvres et encore plus des femmes qui en écrivent.

Le shonen pour filles

 

Pourtant des auteures féminines qui écrivaient du shônen, ça existait déjà ! La pionnière dans la matière était Takahashi Rumiko, avec Ranma ½ et Urusei Katsura (Lamu). Ces œuvres se distinguaient des histoires initiatiques classiques pour des récits plus osés.

Ce phénomène ne se limitait pas à Rumiko Takahashi, mais bien rares étaient celles qui osaient publier sous leur vrai nom. En réalité, les mangakas (en général) ont tendance à utiliser des pseudos plus ou moins fantaisistes. Se fier qu’à la tête du nom mène rarement à la vérité. Tiens, faisons un jeu : quelles personnes sont des hommes dans cette liste ?

  • Kubo Mitsuro
  • Ichimura Hitoshi
  • Yellow Tanabe
  • Demizu Posuka
  • Suzuhira Hiro

La méthode la plus discrète reste de masculiniser son nom en changeant une ou deux syllabes, comme Arakawa Hiromu ou encore d’utiliser des noms mixtes pour brouiller les pistes. Et encore, c’est quand les noms ne sont pas inventés de toutes pièces. Comme dans les exemples, le public peine à faire la différence, à moins que la personne ne se montre en chair et en os. Ce qui reste encore aujourd’hui un événement.

Nakatana Nio (l’auteure de Bloom into You) qui reçoit le Grand Prix des Dengeki Comics Grand Prix pour son one-shot) Sayonara Oruta

La reconnaissance des auteures et du lectorat féminin

 

Dans les années 2000, les femmes vont obtenir plus d’exposition, propulsées par des énormes succès. Par exemple, Arakawa Hiromu (FMA), Amano Akira (Reborn), Tobaso Yana (Black Butler), Katsura Hoshino (D.Gray-Man). Cette explosion de succès va libérer les auteures de leurs hypothétiques craintes et les encourager à se jeter à l’eau.

Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, leurs travaux attirent un public aussi bien masculin que féminin et se montrent très diversifiés. Du manga d’action (Blue Exorcist) à la comédie romantique (Yamada-kun), le panel se révèle être assez large et finalement, pas si différent de celui de leurs homologues masculins. À un détail près : les touches plus ou moins yaoistes.

L’exemple le plus frappant reste Black Butler, où on ressent beaucoup de fanservice pour les filles. On se rappellera la fameuse scène du corset ou même du personnage de Sebastian, fantasme féminin dans toute sa splendeur. Le public visé n’est pas le public masculin, mais bel et bien féminin. Et bon nombre d’autres mangas lui ont emboité le pas comme Pandora Hearts.

Néanmoins, le public féminin plébiscitait d’autres mangas sans que rien n’était fait pour l’attirer. Un genre se trouve être une cible de choix : les mangas de sport. Et si je vous dis de me citer deux animes de sport archi méga ultra giga populaires auprès des filles, vous dites

Deux mangas/animes qui ont tout explosé sur leur passage et qui compte une fanbase féminine très importante. Vu que le casting n’est presque que masculin, les fanfictions et autres tribulations vont bon train sur Internet. Un média qui aura participé à la démocratisation du lectorat féminin.

Aujourd’hui, de plus en plus de femmes revendiquent leurs goûts pour les hommes qui se battent pour leurs amis. Aimer MHA, Neverland et Food Wars s’effectue naturellement, tout comme la diversification dans les personnages. On retrouve plus de personnages féminins forts, ce qui fait plaisir à tous. Une tendance que les éditeurs mettent en avant, avec plus de femmes présentes dans les principaux succès.

Shojo : le moe en force

Les magical girls : populaires chez les hommes ?

 

Passons maintenant de l’autre côté avec hommes qui aiment les shojos. Et contrairement aux femmes, ils restent très discrets, que cela soit les fans ou les auteurs. Pendant mes recherches, j’ai eu de la peine à trouver des auteurs connus de shojos et quand j’ai réussi, c’était des vieux messieurs. À l’inverse du shônen, le shôjo reste un manga fait par et pour les filles.

Néanmoins, un sous-genre du shojo figurait comme une exception : les magical girls. Ces histoires impliquent une (ou plusieurs) jeune qui peut se transformer en adultes, guerrières, magiciennes. Leur but se résume à améliorer le quotidien de son entourage ou « juste » sauver le monde.

Dans la longue histoire du genre, on va concentrer sur deux groupes d’animes : Milky Momo (ou Gigi)/Creamy Mami et Sailor Moon/Precure. Quatre licences avec une fanbase masculine présente, mais possédant des histoires différentes.

Gigi et Creamy Mami sont deux animes de magical girl diffusée en 1983. La première raconte le quotidien de Gigi, une princesse du pays des rêves, envoyée sur Terre pour retrouver foi en ses aspirations. Dans le second anime, Creamy Mami, Yuu obtient des pouvoirs magiques pour une année. Elle s’en sert donc pour se transformer en idol : Creamy Mami (d’où le titre).

Malgré leurs scénarios différents, Gigi et Creamy Mami restent des animes montés de toutes pièces. Dans une interview reportée dans le livre The Moe Manifesto, Sato Toshihiko et Nunokawa Yuji, impliqués dans chacun des deux animes, racontent :

« … les animes produits dans les années 1980/1990 étaient coproduits avec des sponsors. […] Dans notre cas, Bandai voulait un anime destinés aux petites filles à propos de la transformation. Le jouet qu’il (Bandai) voulait vendre était un sceptre magique… »

 « … Bandai nous a approché pour produire la série (Creamy Mami), car c’était une opportunité de créer une ligne de jouets… »

À la base, ces deux séries n’avaient qu’une vocation purement commerciale : vendre des jouets à des petites filles. Pour cela, les studios impliqués dans le projet avaient le champ libre, tant qu’un jouet était mis en avant. Une liberté dont Sato et Nunokawa ont profité pour creuser certains aspects de l’histoire pour éviter de tomber dans la redondance.

Dans le cas de Gigi qui se transforme en adulte, le thème de la métamorphose permet aux enfants de se projeter à volonté dans un rôle d’adulte. Tandis que pour Creamy Mami, les producteurs ont exploité le milieu des idols, un monde qui fait rêver les petites filles.

Comme prévu, Gigi et Creamy Mami rencontrent un bon succès auprès des petites filles japonaises. Mais ces séries se montrent populaires auprès d’un public adulte masculin. Un phénomène que Sato et Nunokawa n’avaient pas du tout prévu.

« L’anime a commencé au printemps 1982 et ces gens (les fans de Gigi) se sont montrés six mois après. C’était complètement inattendu, mais ils sont venus au studio et m’ont dit qu’ils appartiennent au fan-club de Gigi ».

« Vers le milieu de la série, nous étions au courant de l’existence des fans masculins. J’étais encore plus surpris de voir que pendant les événements, l’audience était principalement masculine ».

Pourquoi ça a marché ?

 

Alors, pourquoi ces séries destinées aux petites filles ont-elles fait un carton auprès du public masculin ? La raison est, avec du recul, assez simple. Dans Gigi, le personnage éponyme se transforme en adulte, ce qui lui donne un statut supérieur. Une idée de Sato qui voulait que les filles voient un personnage exerçait le métier qu’elles voudraient.

Mais en réalité, la transformation existe aussi dans le shonen. La plupart du temps, le héros se transforme dans un nouvel état après un événement spécifique. Un ressort scénaristique qui permet de faire du power-up sans se casser la tête. Par exemple, dans Dragon Ball sorti à la même époque, Son Goku se transforme en Super Saiyan, un état qui le rend plus fort.

Pour Creamy Mami, l’industrie des idols touchait un public bien plus large qu’aujourd’hui. La faute à un système moins prescritif et qui reposait plus sur le talent que sur l’image. Yamaguchi Momoe, Pink Lady et Nakamori Akira étaient trois idols (parmi d’autres) certes. Mais elles étaient considérées comme des artistes à part entière qui ont vendu des millions d’albums.

Comme les deux séries brassent des thèmes touchant les mecs, une audience masculine se forme autour de ces deux séries. Mais elle reste assez discrète : rien d’éclatant de leur part.

Ce ne sera que dans les années 1990 que le public masculin se montrera avec Sailor Moon et Precure. Et est-ce que j’ai vraiment besoin d’expliquer pourquoi ces séries ont plu à un public masculin ? Si je vous dis minijupes, bastons et yuri, je pense que vous comprendrez.

Les animes de magical girls, destinées aux jeunes filles, avaient un public masculin qui les suivaient avec assiduité. Mais cela n’explique pas la popularité d’une mode qui perdure encore aujourd’hui auprès du public masculin : le moe. Ou les animes qui mettent en scène des filles mignonnes. Là encore, nous devons remonter dans le temps et retrouver une situation familière.

La réutilisation de l’ésthétique du shojo

 

Revenons (encore) dans les 1970, époque où (si vous avez suivi) le shojo, c’était LE truc à la mode à cause du design révolutionnaire pour l’époque. Des gros yeux pour mieux exprimer les émotions et des décors plus dépouillés qui contrastaient avec les traits durs des gekigas (l’ancêtre du seinen), en perte de vitesse à cette époque.

Pour faire revenir le public masculin, les auteurs vont utiliser ces caractéristiques graphiques pour créer les innocentes bishojos (belle jeune fille) qu’on connaît. Mais ce changement ne fait pas grand bruit tant le genre était dans un marasme absolu.

Celui qui va propulser la pratique dans les habitudes du milieu animesque, c’est Azuma Hideo avec son manga Cybele. Un ouvrage dans lequel les mignons personnages féminins étaient impliqués dans les scènes de sexe. Ceci n’a pas manqué d’attirer les détracteurs. Mais le manga trouva un grand succès et lancera la mode des personnages mignons dans les animes.

Une tendance qu’on retrouve encore dans les animes dont raffole les fans masculins. Entre les tranches de vie, les idols et les magical girls, ils ont de quoi faire. En revanche, ce qui est plus surprenant, ce sont leur intérêt envers des séries clairement tournées vers les filles comme Orange, Akagami no Shirayuki-hime et Domestic na Kanojo. Preuve que les hommes s’intéressent à d’autres formes de romance.

Comment ça DomeKano, c’est un seinen ?

CONCLUSION

 

Si je vous dis que les garçons ne lisent que des mangas de baston et que les filles que des histoires d’amour, vous me frapperiez. Même si les éditeurs les utilisent encore, les notions de shonens et de shojos n’ont plus de sens tant les frontières entre les publics touchés se sont effondrés. Les filles peuvent adorer les mangas de bastons et les garçons les romances. Des tendances qui s’exprimait déjà dans les magazines de prépublication.

Ce phénomène remonte aux années 1970 avec un événement majeur : le Comiket. La convention était (et reste) le terrain d’expression de fans qui restaient jusque là assez discrets. D’un côté, on retrouvait les fans de yaois, inspirés des shonens à succès. Et de l’autre, les fans de magical girls puis des animes impliquant des jolies filles. Deux genres qui ont fait leur trou depuis et chaque saison, on se tape le moe et fanservice yaoiste.

Mais dans ce cas, pourquoi les éditeurs utilisent encore ces termes de nos jours ? Attention, ce que je vais dire est con : une entreprise doit faire du profit. Et pour ça, un maximum de gens doit acheter des mangas.

Or, la petite ménagère de 50 ans qui veut offrir un livre à son gamin de 11 ans, elle est vite perdue dans l’offre du marché actuel. Avec les notions de shonen et shojo, les libraires peuvent facilement guider les non-connaisseurs de manga.

Pour les gros consommateurs, ces termes n’ont pas d’utilité parce qu’ils se sont libérés des limites de démographie. En revanche, pour les personnes en dehors du fandom, ce sont des repères nécessaires. Des accroches qui à terme, mèneront les néophytes vers la vaste culture que nous aimons.  

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